
Picasso 2030 : quand quatre sculptures financent la métamorphose du musée Picasso
Pour transformer son écrin historique de l’Hôtel Salé, le Musée national Picasso-Paris mise sur un montage financier aussi singulier que symbolique : quatre bronzes réalisés après la mort de l’artiste contribueront à financer une partie du chantier. Au programme : un nouveau jardin de sculptures ouvert sur la ville, une aile contemporaine dédiée aux expositions temporaires et une profonde réorganisation du musée.
Vendre des sculptures de Picasso pour financer l’agrandissement du musée qui lui est consacré pourrait sembler relever d’un paradoxe. C’est pourtant le choix retenu dans le cadre de Picasso 2030, vaste opération de transformation du Musée national Picasso-Paris. Et le paradoxe est d’autant plus saisissant que les œuvres concernées n’existent pas encore : elles seront réalisées en bronze, sous la forme de tirages posthumes exceptionnellement autorisés par les ayants droit de l’artiste.
Le dispositif doit permettre de réunir une part substantielle des quelque 55 millions d’euros nécessaires à l’opération. Quatre bronzes seront acquis pour un montant total de 40 millions d’euros par la DQ Art Foundation, fondation mécène notamment du Rijksmuseum d’Amsterdam, avant d’être donnés à ce dernier. Les quatre autres sculptures issues de cette autorisation exceptionnelle seront destinées au futur jardin du musée parisien.
Cette opération constitue une inflexion importante dans l'histoire de la succession Picasso. Jusqu'à présent, la famille de l'artiste s'était montrée très réticente à l'idée de produire de nouveaux tirages après sa disparition. L'accord obtenu pour Picasso 2030 revêt donc une dimension à la fois financière, patrimoniale et artistique.
Des bronzes posthumes pour un chantier contemporain
Les œuvres choisies appartiennent à différentes périodes de la production sculptée de Picasso. Parmi les quatre sculptures destinées à être vendues figurent La Chèvre (1952), La Guenon et son petit (1951), Tête de femme (1931) et Petite fille sautant à la corde (1950).
Quatre autres tirages seront conservés à Paris : deux exemplaires supplémentaires de Tête de femme et de Petite fille sautant à la corde, ainsi que La Femme au jardin (1930) et Buste de femme (1931). Ils rejoindront le futur jardin de sculptures.
La fabrication sera confiée à une fonderie d'art installée à Saint-Gall, en Suisse. Pour Cécile Debray, présidente du musée, l'opération permet également de faire découvrir un aspect encore insuffisamment connu de l'œuvre de Picasso : son travail de sculpteur et la manière dont celui-ci envisageait ses œuvres dans l'espace extérieur.
Le choix n'est d'ailleurs pas totalement étranger aux pratiques de l'artiste. Picasso faisait lui-même réaliser des agrandissements de certaines sculptures afin de pouvoir les installer en plein air. Le futur jardin parisien prolonge donc, d'une certaine manière, cette relation entre sculpture, architecture et paysage.
Un musée qui veut sortir de ses murs
Au-delà de l'anecdote financière, le véritable enjeu de Picasso 2030 est architectural : repenser la relation entre le musée et la ville.
Installé dans l'Hôtel Salé, prestigieux hôtel particulier du XVIIe siècle, le musée bénéficie d'un cadre exceptionnel mais fonctionne depuis plusieurs décennies avec une organisation devenue moins adaptée à ses ambitions. Le projet entend notamment clarifier les circulations et améliorer les conditions d'accueil du public et du personnel.
Le geste le plus spectaculaire concerne les espaces extérieurs. Le jardin actuel du musée doit être réuni au square Léonor-Fini, aujourd'hui séparé de celui-ci par une grille. L'ensemble formera un jardin d'environ 2 400 m², conçu comme un espace paysager ouvert sur la ville et accessible gratuitement, dans l'esprit d'un jardin public. Une dizaine de sculptures de Picasso devraient y prendre place.
Le musée ne sera donc plus seulement un bâtiment que l'on franchit pour accéder aux collections. Le jardin deviendra une véritable interface entre l'institution culturelle et le quartier. Cette volonté d'effacer, au moins symboliquement, la frontière entre espace muséal et espace public constitue l'un des aspects les plus intéressants du projet.
Une nouvelle aile de 800 m²
Le second geste architectural est plus classique mais tout aussi stratégique : la construction d'une nouvelle aile contemporaine d'environ 800 m² consacrée aux expositions temporaires. La surface actuellement disponible pour ces manifestations sera ainsi doublée.
Cette extension doit prendre place du côté de la rue Vieille-du-Temple, dans un contexte urbain et patrimonial particulièrement sensible. Elle devra donc établir un dialogue délicat avec l'Hôtel Salé, monument historique partiellement classé, sans chercher à reproduire son architecture.
Le programme ne se limite toutefois pas à cette extension. Environ 2 000 m² situés au rez-de-chaussée et au sous-sol de l'Hôtel Salé seront réorganisés. Accueil, billetterie, café, librairie, espaces de circulation et fonctions internes doivent être repensés afin de rendre le musée plus lisible et plus fluide. Le projet prévoit également environ 580 m² pour la logistique et la conservation ainsi que 300 m² supplémentaires pour les espaces destinés au personnel.
L'ambition est donc moins celle d'une simple extension que d'une recomposition globale des usages. Le bâtiment historique demeure le cœur du dispositif, tandis que les interventions contemporaines doivent permettre de résoudre les contraintes d'un musée international sans altérer son identité.
Cinq équipes pour réinventer l'Hôtel Salé
Le concours international lancé en mai 2026 a suscité 150 candidatures. Cinq équipes ont finalement été retenues pour participer à la phase finale du concours.
Elles associent architectes et paysagistes dans une configuration révélatrice de l'importance accordée au jardin dans le projet :
- Antoine Dufour Architectes + Wagon Landscaping ;
- Lina Ghotmeh – Architecture + Pierre-Antoine Gatier + Florence Mercier ;
- NEM / Niney et Marca Architectes + RCR + Jacqueline Osty ;
- Francesca Torzo + Drubigny Architectes + Sarah Price Landscapes ;
- Stanton Williams + Atelier PNG + Vogt.
Le lauréat doit être désigné en janvier 2027, avec une annonce prévue au cours des mois de janvier ou février.
Cette sélection place ainsi le futur musée au croisement de plusieurs cultures architecturales européennes. Elle oppose moins une architecture spectaculaire à une architecture patrimoniale qu'elle ne pose une question devenue centrale dans les musées contemporains : comment intervenir dans un bâtiment historique sans le transformer en décor figé ?
L'héritage de Simounet face à l'architecture du XXIe siècle
Cette question est particulièrement sensible à l'Hôtel Salé. Lorsque le musée Picasso fut inauguré en 1985, l'architecte Roland Simounet avait conçu une intervention qui cherchait à mettre en valeur la structure historique du bâtiment tout en lui donnant les infrastructures nécessaires à une institution muséale moderne.
Quarante ans plus tard, le problème est différent. Le bâtiment n'est pas considéré comme obsolète ou menacé. Il s'agit plutôt de l'adapter à l'évolution des usages : augmentation des flux, exigences logistiques, accessibilité, médiation, accueil des groupes, conservation des œuvres et développement des expositions temporaires.
Le musée affirme d'ailleurs vouloir conserver l'esprit de sobriété et d'élégance associé aux interventions de Simounet et au mobilier conçu spécifiquement pour l'Hôtel Salé par Diego Giacometti.
Le futur projet devra donc négocier avec plusieurs temporalités : celle de l'hôtel particulier du XVIIe siècle, celle de la transformation muséale des années 1980, et celle d'une extension appelée à représenter l'institution dans les décennies à venir.
Un musée financé par son propre patrimoine
Le montage financier donne au projet une dimension presque autoréférentielle. Une partie du patrimoine artistique de Picasso sert directement à financer l'infrastructure destinée à conserver, étudier et exposer son œuvre.
Le projet est présenté comme entièrement autofinancé, grâce notamment au mécénat et au soutien de la Fondation du Musée Picasso – Académie des beaux-arts. Le budget annoncé par le musée est actuellement de 50 millions d'euros, tandis que les informations communiquées autour du financement des travaux évoquent une enveloppe globale de 55 millions. Cette différence tient notamment au périmètre retenu selon les phases et éléments du projet.