Un musée en mouvement
Au Canada, SPECTACLE dévoile le projet du Museum of Aboriginal Peoples’ Art and Artifacts.
À Lac La Biche, en Alberta, le nouveau Museum of Aboriginal Peoples’ Art and Artifacts (MOAPAA) entend faire dialoguer art autochtone, paysage, architecture et mémoire. Conçu par SPECTACLE Bureau for Architecture and Urbanism, le musée accueillera la plus importante collection au monde consacrée au collectif Professional Native Indian Artists Inc. (PNIAI).
Le projet s’inscrit sur les terres traditionnelles des Premières Nations signataires du Traité 6, également considérées comme terres ancestrales des Métis. Cette dimension territoriale ne constitue pas un simple contexte : elle structure directement l’architecture et le paysage du musée, conçus comme une expérience narrative.
Un paysage comme récit
Autour du bâtiment, sept parcours elliptiques imbriqués dessinent une composition qui fait référence aux sept membres historiques du PNIAI : Jackson Beardy, Eddy Cobiness, Alex Janvier, Norval Morrisseau, Daphne Odjig, Carl Ray et Joseph M. Sánchez.
Les chemins convergent et se séparent à plusieurs endroits du site, notamment devant l’entrée principale, à l’est, et autour du jardin de sculptures, à l’ouest. Ces espaces publics symbolisent les trajectoires des artistes, leurs rencontres et leurs parcours parfois divergents. Chaque chemin sera ponctué d’une sculpture dédiée à l’un des membres du PNIAI, réalisée par un artiste autochtone.
Le projet prévoit également la plantation d’une forêt de peupliers faux-trembles (Trembling Aspen), destinée à restaurer la biodiversité locale. Cette végétation devient un élément constitutif de l’architecture : la façade du musée lui répond par un élégant écran vertical en bois.
Composé de lames verticales articulées au sommet, cet écran cinétique se déplace doucement sous l’effet du vent. Ses mouvements accompagnent ceux des arbres et du paysage environnant, tout en créant une zone ombragée et protégée pour les visiteurs. Le bâtiment semble ainsi moins posé dans le paysage que mis en mouvement par celui-ci.
À l’arrière, une rampe conduit à un jardin en toiture, conçu comme une prairie de plantes médicinales et cérémonielles. Sauge, foin d’odeur (sweetgrass) et fleurs des prairies y prennent place autour d’une terrasse en bois pouvant accueillir jusqu’à 60 personnes.
Sortir du modèle du « white cube »
À l’intérieur, le musée entend également remettre en question les conventions de l’espace muséal traditionnel. Le principe du « white box », caractérisé par des salles neutres et rigides, est volontairement abandonné au profit d’un dispositif plus ouvert et transformable.
Au centre des galeries, une plateforme rétractable peut être configurée de différentes manières : auditorium à gradins, assises, socles pour sculptures ou surface totalement dégagée, lorsqu'elle disparaît dans le sol. Un réseau de murs centraux et pivotants permet de reconfigurer les espaces selon les expositions et les œuvres présentées.
Cette organisation favorise une succession de parcours, de croisements et de relations visuelles entre les œuvres, plutôt qu’une circulation linéaire. Le musée devient ainsi un espace évolutif, capable de s’adapter aux différents récits et aux différentes formes d’exposition.
L’auditorium prolonge le foyer jusque dans le cœur du bâtiment. Même l’accueil traditionnel est remis en question : les comptoirs fixes sont supprimés afin de réduire la séparation entre visiteurs et personnel et de privilégier une relation plus informelle et accueillante.
« En tant que conservateur, je considère que l’art et la vie dépassent largement le cadre des réceptions au champagne et des musées conçus comme des boîtes blanches dans des tours de béton et d’acier », explique Joseph M. Sánchez, membre fondateur du PNIAI et conservateur en chef du MOAPAA. « Les notions de réussite commerciale sont remplacées par un dialogue authentique. L’art n’est pas un objet. Les grandes œuvres cherchent une communication spirituelle. »
Une architecture conçue pour résister
La dimension environnementale constitue également un volet essentiel du projet. Pensé comme un espace de guérison, le musée repose principalement sur une structure en bois massif provenant de sources locales et durables.
Le bâtiment sera entièrement électrifié et intégrera différents dispositifs destinés à réduire son impact environnemental : récupération de chaleur, échangeurs géothermiques et chauffage radiant. La conception vise ainsi à garantir des conditions climatiques stables tout en limitant les émissions.
La conservation des collections a, elle aussi, été pensée en fonction des risques liés au territoire. Le coffre fort abritant les réserves est spécifiquement conçu pour résister à un incendie de forêt catastrophique, même dans l’hypothèse où la structure principale du musée viendrait à disparaître.
Cette approche traduit une conception élargie de la résilience, qui associe protection du patrimoine culturel, adaptation aux risques climatiques et responsabilité environnementale.
Une architecture du mouvement
L’architecture du MOAPAA privilégie partout les courbes, les pentes et les variations de hauteur. La toiture et les plafonds incurvés accentuent les changements d’échelle et donnent aux espaces une impression de fluidité. À l’extérieur, les murs de soutènement courbes prolongent la géométrie du bâtiment jusque dans le jardin de la toiture.
Une rampe extérieure inclinée accompagne le déplacement des visiteurs, tandis que les cadrages sur le paysage et le rythme des ombres et de la lumière contribuent à créer une expérience progressive. La géométrie intérieure elle-même guide les visiteurs vers les œuvres tout en ménageant des espaces plus intimes et des connexions ouvertes entre les différentes zones publiques.
L’objectif est moins de conduire que de suggérer un parcours, en laissant l’architecture créer des situations de rencontre, de découverte et de contemplation.
Un projet porté par une équipe autochtone
Le MOAPAA est issu d’une démarche de conception étroitement collaborative, menée avec une équipe cliente comprenant notamment Joseph M. Sánchez, artiste, membre fondateur du PNIAI et conservateur en chef du musée, Donna Feledichuk, directrice du musée, ainsi que Ruby Sweetman, Aînée de Portage College et gardienne de la Pipe cérémonielle.
« Ce musée indépendant vient compléter l’art autochtone déjà présenté dans les couloirs de Portage College », souligne Ruby Sweetman. « Je pense qu’une plus grande visibilité ne pourra qu’inspirer davantage et favoriser une meilleure connaissance et une meilleure compréhension des arts et des cultures autochtones. »
Le projet a reçu en 2025 un Canadian Architecture Award of Excellence, qui a notamment salué la qualité de son approche collaborative et son organisation paysagère.
Pour Sonia Gagné, membre du jury du Canadian Architect, le MOAPAA est conçu « comme un espace de dialogue et de réconciliation ». Selon elle, l’approche collaborative et l’organisation des différents éléments du site par le jeu des contrastes maîtrisés constituent les principales forces de la proposition.
À travers son architecture, son paysage et son dispositif muséal, le MOAPAA ambitionne ainsi de devenir bien davantage qu'un musée dédié à une collection majeure. À Lac La Biche, il entend offrir un lieu de dialogue entre art, territoire, transmission et culture autochtone, tout en proposant une réflexion contemporaine sur la manière dont l’architecture peut contribuer à la conservation et à la réconciliation.


